Nous faisions partie de la liste des invités de l'Unesco grâce à un projet de film documentaire que nous avions tourné en Afrique sur l'île de Gorée. Devenue un site faisant partie du patrimoine mondial, Gorée a pour mission d'exorciser la sombre période de l'histoire humaine où le capitalisme, jumelé au pouvoir politique, avait entretenu une des formes les plus odieuses d'exploitation.
En partie héritière de la musique de ces esclaves, Céline Dion s'est vue décerner par l'Unesco, à l'automne 1999, le titre "d'artiste international pour la paix", un honneur jusqu'alors réservé à des gens qui ont vu de près la misère et qui ont certainement contribué à en repousser les frontières. Je pense à Nelson Mandela, à Mère Térésa ou à Martin Luther King.
Reportons-nous au moment où nous nous sommes rendus à cette cérémonie particulière. Mon copain et moi arrivons dans le salon ovale du Ritz Carlton, déjà envahi par l'artillerie lourde des médias de tout acabit. Les lentilles nous encerclent : à gauche et à droite, deux promontoires où se tiennent des machines à construire des images et, tout autour du salon, se promènent des caméras qui guettent. En avant, un peu vers la droite, on trouve la table des micros d'où proviennent des voix qui rendent hommage à une Voix, qui elle, structure le commerce de la radio. Tiens! Ça grouille à l'entrée du salon. C'est la maman qui entre: des micros lui sautent au visage. Derrière ces micros se tiennent des mendiants qui oublient le papa effacé, moins aimé des constructeurs d'images. Les propos sont légers, les sourires faciles. Maman Dion est fière, d'une fierté qui se montre bien au peuple qui regarde les images construites.
La faune se " glamourise " tranquillement avant l'arrivée des dieux. Jean-Louis Roux, Yvon Charbonneau, Sheila Copps échangent sur le ton léger des rencontres mondaines, affichant des sourires aimables qui marquent une trêve aux bagarreuses activités parlementaires. L'art est un havre de paix: c'est l'Unesco qui aujourd'hui l'affirme. La mise en scène s'infiltre tout doucement dans le salon ovale. Les membres de la famille sont prêts, se tenant un peu à gauche devant la scène, formant un petit troupeau étroit. Les célèbres parents sont assis dans de luxueux fauteuils placés à quelques pieds du centre de la "sainte scène".
Ça y est! Les aspirateurs à images s'énervent, la fébrilité monte d'un cran: l'apparition est divine. Répartis sur les contours du salon ovale, les yeux se mêlent aux lentilles en suivant agressivement leur proie, victime d'un voyeurisme débridé. Le couple s'est entraîné à ce genre d'assaut. Leurs gestes sont mesurés et discrets. On garde aussi l'impression d'une certaine lassitude sur leurs traits. En tout cas, on ne perçoit pas de complaisance dans leurs attitudes, on flaire plutôt le sens des affaires, le professionnalisme.
Puis on entre dans la phase loquace de la cérémonie. Le public d'yeux se métamorphose en public d'oreilles qui se prennent pour des yeux. Parce que ce qu'on entend forme de belles "grosses" images. La valse des superlatifs est d'une lourdeur atomique. On entend des louanges qui, durant les années 50, ne pouvaient s'adresser qu'à Dieu lui-même: "perfection, générosité inépuisable, immense bonté, immense simplicité". Ces louanges se suivent en un chapelet qu'on égrène avec la ferveur de la foi. Cela prend même une allure olympique où, dans l'inter-espace parlementaire, la performance verbale de la ministre québécoise de la culture et des communications capitalise le mieux. Même Céline et René, qui ont sûrement déjà affronté bien d'autres cascades de glorification de ce genre, manifestent leur émoi sans retenue.
À un moment opportun, juste avant la "communion" où on a remplacé le vin par un punch, une petite fille se glisse dans les bras de Céline. Dans un mouvement synchronisé survient un autre assaut qui rappelle cette fois un groupe de goélands se jetant sur un petit morceau de viande. On sent qu'il s'agit là de la pierre angulaire de la construction symbolique. Tous les fabricants d'images "flashent" presque simultanément afin de livrer au public la même re-construction pour le plus grand nombre, ce grand nombre qui inspire la ferveur et la crainte. Céline regarde en direction de sa famille complice et, avec une franchise dont on ne peut douter de l'authenticité, livre d'autres matériaux aux constructeurs d'images. Après une telle cérémonie, qui ajoute une autre couche de vernis à l'image de la diva, le couple mérite bien de prendre une sabbatique...
La réception s'achève et je n'ai toujours pas de réponses à mes questions. Comment l'incarnation de l'American Dream peut-elle se métamorphoser en un symbole de paix? Comment la paix peut-elle s'articuler autour d'une idéologie qui n'est qu'une fresque de la vie des gens riches et célèbres, d'une idéologie où le partage des richesses repose sur une complaisante iniquité? Je suis forcé d'admettre qu'il nous faut poursuivre le travail d'archéologie de "l'authenticité", car la notion d'authenticité est au coeur même de notre définition d'un artiste de la scène. De plus, lorsque l'artiste est très populaire, que son succès repose sur une perception collective, manipulée par une série de médiations métissant le rêve et la réalité, nous nous trouvons en face d'un objet relativement ambigu. Pour bien comprendre ce que nous sommes devenus collectivement, il nous faut continuer de fouiller les vestiges du mythe de l'authenticité - la modernisation occidentale du concept de vérité - à ce moment particulier de notre histoire où la "sainte trinité" du pouvoir économique, de la politique et de la culture ne font qu'un.
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